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  • Photo du rédacteurElisabeth Legrain

L’ ABSENCE À SOI-MÊME



L’absence à soi-même est une difficulté à vivre assez fréquente aujourd’hui, mais invisible, et souvent indécelable de l’extérieur. En effet, on peut être absent.e à sa propre vie, tout en accomplissant les tâches, les activités qui nous incombent de façon parfaite, irréprochable même. Il est possible de vivre en portant un masque en permanence, en jouant un rôle constamment, parfois sans en être conscient. Ce masque peut ensuite, de façon insidieuse, remplacer, envahir toute la personnalité, se fondre en elle, pour ne faire qu’UN avec elle. L’individu n’a plus conscience de jouer un rôle, perdu lui-même dans son jeu. Il s’échappe alors de lui, se désincarne, se désolidarise de sa propre existence. « Je est un autre ». Mais qui est « Je » dans ce cas ? Où se cache-t-il ? Pourquoi se cache-t-il ?


L’absence à soi-même est une façon de disparaître du monde. On est ailleurs, on n’est pas présent ici et maintenant à ce qu’on fait, à ce qu’on dit. On s’est absenté.e, on est excusé.e, on reviendra plus tard, ou pas … L’absence à soi est un moyen de se soustraire à ce qui est trop lourd, trop compliqué, impossible à tenir ou à du monstrueux en soi. C’est un fonctionnement de défense, permettant de ne pas s’exposer, de ne pas se donner à voir, lorsque être vu est trop dangereux. Pour certains, être vu, c’est comme mourir.


L’individu absent à lui-même agit dans son quotidien sans prendre conscience de l’impact, de l’importance de son agir, pour lui ou pour les autres. Il réside au sein d’une conscience amoindrie. Parfois un espace, un fossé, une barrière ou un mur semble construit, érigé entre lui et le monde extérieur. Le psychisme se met en retrait, dans un état un peu limite, un peu "borderline". En demi-teinte, jamais sûr de rien, vivant dans une sorte de brouillard, le sujet ne se définit pas de façon constante et affirmée. Il navigue dans un sentiment de vide, se meut dans un désordre psychique, un flou émotionnel. Il ne sait pas qui il est, il ne se projette pas dans l’avenir, trop incertain, trop peu ancré.e dans le réel.


Il n’est pas tout à fait dans sa vie. Il demeure dans un état d’indétermination, comme s’il ne pouvait pas encore vivre, choisir, créer son monde. Il vit une sorte d’errance, de rêve éveillé …


Le sentiment d’irréalité qui accompagne cette démission à soi-même est particulièrement angoissant, quand il vient à la conscience. Ne pas se sentir exister, ne pas se reconnaître, vivre en automate, sont des expériences de dépersonnalisation anxiogènes au possible.


Le sentiment vital peut être atteint. Au pire, l’inconsistance dans laquelle se meut l’individu absenté de lui-même lui rend sa propre vie insignifiante. Ses décisions, son parcours l’indiffèrent. Il laisse les circonstances extérieures, ou quelqu’un le gouverner, prendre sa vie en main. Cette désertion de soi entrainent une passivité et un sentiment d’impuissance.


L’absence à soi-même concerne sans doute beaucoup de sujets dans un monde où chacun a tout à construire, où l’individu est tenu à être entièrement maître de sa vie. Dans un monde où l’individualité et l’initiative dominent, chaque personne se doit de créer, inventer, construire sa vie aussi bien professionnelle que personnelle. De lourdes charges pèsent sur chacun, avec la tentation légitime de fuir pour échapper à ces pressions énormes. Qui n’a pas eu besoin de s’extraire, de se "défiler" face à cette tâche angoissante qu’est devenue le fait de vivre sa vie de façon autonome, indépendante, dans la perfection et la performance ? Qui n’a pas eu envie de ne plus exister pour personne, d’être « oublié » un temps ou pour toujours ? Dans notre rapport au monde, le sens est à chercher au sein du vide qui l’emporte souvent, l’immédiateté prenant le pas sur la continuité, et l’urgence tenant lieu de moteur.


Un choc, un traumatisme, une déception, une éducation intrusive, ou empreinte de silence, des non-dits, des secrets sont des causes de cette dépersonnalisation. Les évènements personnels et intimes se conjuguent avec les circonstances extérieures pour amplifier cette tendance au retrait et à la dissociation.


Comment reprendre pied dans la vie avec un mal si difficile à déceler ? Un sujet prendra conscience de son détachement du monde au moment où il se sentira reprendre contact justement, avec celui-ci, et avec sa réalité. Le sentiment de satisfaction profonde qu’il éprouvera alors à se sentir exister ne lui échappera pas.


Nous disparaissons tous un peu dans la course effrénée que nous menons, où tout s’échappe, se dissout très vite. Quand nous posons-nous pour penser ? À soi, à autrui, au monde, à la vie, au sens des choses, au destin, à ce qui nous habite, à ce qui nous construit ? Il est plus que temps de s’en préoccuper au risque de voir grandir en nombre et en intensité cette désertion du contact avec la réalité intérieure et extérieure, fort dangereuse aussi bien individuellement que collectivement.


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